Petit pays

J’ai la chanson de Cesarié Evora dans la tête, une rengaine mignonne et douce, qui sent la pluie et l’air frais. Elle est du Cap-Vert. Il est du Burundi, là où le soleil brûle et où on vole des mangues dans le jardin du voisin.

Enfant métis, d’une mère rwandaise et d’un père français, Gaël Faye raconte l’enfance en Afrique, sa peau caramel, les livres de Madame Economopoulos et les éclats de rire. Entre biographie et fiction, il n’y a qu’un sujet dans ce livre: l’enfance. Et quelle enfance.

Ce livre m’a fait penser à un film d’horreur. On plante l’histoire dans un décor cosy. Tout le monde semble heureux. Bien sur, ça et là, il y a les germes du mal, mais dans l’insouciance ensoleillée de l’enfance, on ne s’aperçoit de rien, on ferme les yeux, une douce mélodie dans les oreilles. Et puis soudain, c’est comme si le disque se rayait. La douce mélodie se transforme en son aigu, d’une craie qui crisse le tableau, ou d’un homme qui crie pour sa vie, qui crie sous les coups et l’égorgement. Parce qu’au Burundi, on égorge les hommes comme on égorgerait les moutons. Parce qu’une mère peut enterrer des corps minuscules à mains nues dans son jardin. Parce qu’il existe des guerres absurdes d’ethnies dont, au fond, on ne comprend rien, si ce n’est qu’il s’agit de contes de bonnes femmes, de sortilèges auxquels les hommes croient et pensent remédier en versant le sang. Le sang de leurs frères. Triste époque. Triste pays. Triste enfance.

Gaël Faye a ainsi été catapulté du Burundi à la France. Loin du drame. En France, il sera toujours un métis d’ailleurs. A tel point d’ailleurs qu’aujourd’hui il est retourné chez lui, avec femme et enfants. La preuve qu’ici, il n’a toujours été qu’en exil.

C’est un très beau premier roman, accompagné d’une bande-son, puisque l’auteur à la peau caramel est aussi parolier/interprète. Il y parle de son petit pays. Et quand on l’écoute, on sent à nouveau l’air frais et la pluie sur les plaines vertes, le jus sucré des mangues volées et le soleil. Ce soleil brûlant. Il fait beau dans ce petit pays.

La thématique de l’exil et des migrants finit sur ce Prix Goncourt des Lycéens et fait place à la nouvelle thématique du 2ème trimestre d’avril 2019 : le roman américain, ou une certaine idée du roman américain.

Exit west

Mohsin Hamid est connu aux Etats-Unis pour son livre The reluctant fondamentalist, adapté au cinéma. Si le titre était prometteur, la lecture m’en avait un peu déçu. Son dénouement ne tenait pas ses promesses. Néanmoins je distinguais déjà la voix particulière de l’auteur, un style bien à lui, dépouillé.

Il n’est pas facile d’écrire simplement des situations complexes, d’écrire comme on conte, faire en sorte que son lecteur suive l’histoire sans la simplifier. C’est le propre de cet écrivain pakistanais. Il tient cette fois ses promesses dans le récit simple et percutant d’Exit west.

Exit west raconte avant tout la rencontre de deux personnes, Saeed et Nadia, a priori musulmans dans un pays a priori musulman et a priori en proie à l’islamisation et à la guerre civile.

Saeed est pratiquant traditionnel. Il travaille et comme tout garçon respectueux, il vit avec ses parents, professeurs. On comprend que c’est un garçon cultivé et pieux.
Nadia porte une longue robe traditionnelle la couvrant entièrement, pour avoir la paix, échapper aux regards et questions et vivre indépendante. Se cacher pour mieux exister.
Ils se rencontrent et tombent amoureux. Malheureusement le contexte vient perturber cette histoire naissance en en devenant un élément essentiel. Pour survivre, Nadia et Saeed vont devoir partir. Heureusement pour eux, il existe des portes, des portes vers l’Occident. Exit West pourrait-on presque y lire, mais on n’y lit rien car Mohsin Hamid a voulu concentrer son récit et son message sur l’homme et son destin. Il choisit d’éluder la traversée du migrant en introduisant cet élément fantastique des portes, à l’instar du terrier du lapin dans lequel tombe Alice dans le fameux conte de Lewis Caroll. Ils tombent eux aussi, ou plutôt passent une sorte de vortex temporel et spatial qui leur permet de passer d’un point A à un point B.

On peut regretter le parti-pris de l’auteur ou le suivre, le laisser nous porter dans cette histoire d’homme et de femme. Les migrants sont pour les Européens une foule compacte et indistincte qui n’ont pour seule histoire à nous présenter que leur voyage. Nous ne savons rien d’eux. Ils viennent sans bagage et sont un seul et même visage pour nous, Occidentaux. En lisant ce livre, j’ai eu le sentiment que Mohsin Hamid a eu à coeur de mettre un visage et une histoire sur ces gens, de faire en sorte qu’en refermant le livre, chaque fois que nous entendrons parler d’un naufrage en pleine mer ou d’une manifestation de sans-papiers, nous ne pensions plus à une foule compacte mais à Nadia et Saeed, et c’est une mission amplement réussie.

Je recommande vivement ce très beau livre de Mohsin Hamid, très accessible qui plus est en version originale (anglais car l’auteur est devenu britannique).

Eldorado

Dans la continuité de la thématique de l’exil et la migration, Eldorado fait le choix audacieux de présenter la trajectoire et la rencontre d’un officier de la marine italienne et de migrants à l’assaut de l’Eldorado européen.

Salvatore a gardé les côtes italiennes toute sa vie, guettant l’horizon des migrants sur les radeaux, les sauvant du naufrage pour les renvoyer chez eux, jusqu’à ce que..  Jusqu’à une rencontre qui change tout. Malgré tout mon amour pour Laurent Gaudé, mon talisman de la littérature française, la trajectoire que prend le personnage ne m’a pas convaincu. Je n’ai pas cru à ce changement. J’ai eu l’impression que Laurent Gaudé a pris un prétexte pour faire rencontrer celui qui chasse et celui qui vient ce qui rend l’événement narratif moins crédible.

En revanche, tout le reste y est. Le voyage, la fatigue du corps, la résistance morale, la poussière qui se soulève devant les camions remplis d’hommes chargés comme du bétail, la volonté, cette volonté dure et pure dans les yeux. Il y a de magnifiques pages sur comment ce périple change un homme, sur la fraternité qui persiste ou s’efface, sur ce qui fait qu’un homme reste un homme. J’ai eu d’autant plus de compassion pour ces malheureux prêts à tout pour une vie meilleure.

C’est le roman le plus dur de cette sélection, le plus triste, le plus cru, le plus violent et le meilleur de Janvier.

Le Prince à la petite tasse

Emilie de Turckheim a eu la générosité la plus spontanée et la plus intime, celle d’accueillir chez elle, au sein de sa famille, un migrant afghan. C’est sans doute le plus beau des dons, donner de soi, de son temps, de son foyer, de son intime.

De situations cocasses du fait de la barrière de la langue à la prise de conscience qu’un homme identique à soi, avec le même nombre d’os, les mêmes besoins de respirer, manger, dormir, a eu une vie si différente et a souffert de tant d’épreuves, ce récit est un bonbon, tendre, sucrée, acidulée. L’auteur a très bien écrit ce qu’elle a vécu, sous la forme d’un journal, forme qui a rendu la lecture extrêmement légère et touchante.

Les phrases lumineuses d’Emilie de Turckheim sont une fenêtre sur le monde. Elle a l’habileté de cerner tout à fait le sentiment, de faire naître les interrogations candidement : oui, l’hôte est autant celui qui reçoit que celui qui assaille, comme un même corps, une même étreinte; oui, nous ne connaîtrons jamais la peur, la tristesse, la fatigue du voyage sans fin, la misère de n’être jamais chez soi nulle part, la misère d’avoir pour monde son propre corps.

Ce récit a une place de choix dans la thématique de janvier, ne serait-ce que pour avoir pris le point de vue de l’accueillant et d’offrir la vision d’une cohabitation qui d’étrange devient attachante.

Très beau livre de la rentrée de 2018.

Frères migrants

Patrick Chamoiseau lance un appel en nommant son texte « Frères migrants ». Toi, mon frère, que je ne vois pas, toi, mon frère, que j’oublie, traversant mers agitées, voyant l’horreur, aux mains des passeurs, pardonne-moi mon indifférence. Dans un monde où les lucioles ont cessé de briller, Patrick Chamoiseau nous harangue d’être plus humains, car sur ces radeaux, sous ces camions, sur ces routes, ce sont bien des êtres humains. Des corps identiques aux nôtres. 206 os comme nous. Des hommes, des pères, des fils, des frères. Comme les nôtres. Nous gardons les paupières fermées, parce qu’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde. Et si justement nous pouvions ? et si ce n’était pas la question ? Et si nous oubliions consommation, mondialisation, frontières pour ouvrir nos cœurs ? 

C’est un discours politique, une parole fondatrice, ou refondatrice pour un ordre moral nouveau, pour rendre hommage aux petites mains et grands cœurs qui accueillent les migrants, qui commettent les délits de solidarité, aussi indécent que ce terme puisse paraître. C’est une parole pour ouvrir les yeux. C’est une parole pour éveiller les cœurs. C’est de la littérature.

C’est un texte puissant, truffé de concepts et de références culturelles (bien trop pour moi) qui en a rendu la lecture un peu fastidieuse mais qui a été sauvé par des pages fulgurantes. 

Là où vont nos pères

On commence le thème de janvier par le voyage poétique et onirique de nos pères émigrants avec cette jolie bande dessinée, primée au festival d’Angoulême.

L’histoire sans texte d’un père quittant femme et enfant pour trouver du travail là où on peut lui en offrir est portée uniquement par les magnifiques dessins en noir et blanc ou sépia de l’auteur. Son trait de crayon est doux. Chaque image est une caresse pour les yeux, même dans l’univers futuriste pseudo industriel de ce pays universel « où vont nos pères ».

Je joins quelques photographies des planches.  Après, c’est une histoire de goût. On est sensible ou non à son art.